Au fil des mots

« Au commencement était le verbe[1]»

Les Yoga Sutra ont traversé les âges, les terres, les modes pour nous parvenir codifiés sous forme de recueil de 195 aphorismes répartis sur quatre chapitres. Attribués à Patanjali qui a synthétisé toutes les approches du yoga qui émergeaient à l’époque, les Yoga Sutra auraient été rédigés entre 200 av. J-C et 500 apr. J-C. Pour autant, nous savons peu de choses sur l’auteur lui-même et la transcription des sutra bien que de nombreuses légendes aient tenté d’éclaircir le mystère. Parmi tous ces mythes, remontons la nuit des temps, tentons de suivre le fil jusqu’à la source des Yoga-Sutra.

Pages d’un manuscrit Yoga-Sutra du XVIIIème siècle (sanskrit, devanagari). Les sūtra sont mis en évidence et sont inclus à l’intérieur des commentaires (bhāṣya). Archivé et conservé à l’Université de Pennsylvanie

  • Au commencement[2]

La Trinité hindoue ou Trimurti se compose de Brahma, Vishnu et Shiva qui représentent respectivement la Création, la Conservation et la Destruction.

A l’origine, le dieu Vishnu repose sur un serpent à mille têtes Ananta (aussi nommé Sesha) qui porte le monde, Prithivi sur un océan de lait. Dans son sommeil, Vishnu élabore le monde à venir, prépare un nouveau cycle de vie. A son réveil, un lotus émerge de son nombril portant Brahma, dieu à qui incombe la tâche de créer l’univers conçu par Vishnu.

Au sud de l’Inde, dans la région du Tamil Nadu se trouve le temple de Chidambaram dans lequel danse le troisième dieu, Shiva. Par sa danse cosmique Tandava, le dieu aux cheveux hirsutes rythme la création et la destruction de l’univers dans un processus sans fin.

Shiva, Vishnu et Brahma, de l’histoire des sages Markandeya et Bhavana, vers 1850-1900 aquarelle opaque sur tissu. Inde, Andhra Pradesh 

  • D’Ananta à Patanjali

Vishnu est soudainement devenu pesant pour Ananta, qui le questionne : « Pourquoi êtes-vous devenu si lourd ? ». Vishnu explique qu’il est lourd de joie car il a vu danser Shiva. Ananta évoque alors son envie d’assister lui aussi à la danse du dieu. Vishnu accepte mais pose trois conditions. Il lui faudra :

– enseigner la grammaire aux hommes qui souffrent sur terre par manque de communication et pour cela s’appuyer sur le traité le plus ancien : l’astâdhyâyi de Pânini[3] . C’est dans ce traité que Pânini affirme : « Cela qui unit est appelé Yoga ». Il définit le mot de trois façons : union samyoga ; cohérence, samyama ; unification de l’individu avec la conscience universelle, samâdhi.

-enseigner aux hommes qui souffrent car ils ne savent pas prendre soin de leur nature sensible Prakriti, l’Ayurveda, le plus ancien traité de médecine au monde.

– enseigner le Yoga-sutra aux hommes qui souffrent car ils ne savent pas être libres.

Ananta descend sur Terre où les hommes en souffrance sont à genoux, les mains jointes en Anjali. Ananta tombe « pat » dans ces mains suppliantes. De là viendra son nom : Patanjali.

Statue de Patanjali

  • De la persévérance

Les deux premières missions ne posent pas de problème à Patanjali. Il en va tout autrement des Yoga-sutra qui demandent un enseignement individualisé. Or il n’a qu’une tête…et mille élèves ! Il va donc démultiplier sa tête en fonction du nombre d’élèves et devient « Patanjali aux mille têtes ».

L’étude des Yoga-Sutra est aussi puissante que le venin d’un serpent car dans sa dispense, elle peut élever l’apprenant, le faire grandir, le libérer…ou le détruire ! Afin de ne pas écraser ses élèves par la puissance de cet enseignement, Patanjali installe une toile -imaginez une immense toile de lin – entre lui et les disciples. Il leur interdit de soulever cette toile ou de sortir durant la transmission des Yoga-Sutra afin que son précepte puisse aboutir. Or, Bhagiratha, un élève sort et parmi les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf restants, un autre soulève l’écran de toile. Ils sont tous réduits en cendres !

Patanjali est désespéré car c’est à ce prix qu’il devait voir danser Shiva. Bhagiratha revient. Désormais seul à pouvoir recevoir l’enseignement, il doit aussi être pénalisé car il a enfreint la règle. Il devra rester sous un arbre en équilibre sur une jambe, « vrksana » et attendre de pouvoir transmettre à son tour l’intégralité des Yoga-sutra. Durant sept ans, il ne peut atteindre son objectif. Puis, un élève se présente et Bhagiratha parvient enfin à enseigner les Yoga-sutra dans leur totalité. Le disciple se métamorphose : il s’agissait de Patanjali en personne qui en usant de ce stratagème a pu bénéficier de l’enseignement des Yoga-sutra. Bhagiratha est délivré de sa punition, Patanjali se rend au temple de Chidambaram voir danser Shiva. Comblé de joie, il remonte porter Vishnu en redevenant Ananta le serpent.

  •  « Chanter n’est pas dire[4] »

A l’origine, les Yoga-Sutra appris par coeur étaient récités, chantés car son et effets physiologiques sont liés. Chanter donne vie aux mots : « l’émotion générée est de l’ordre de celle qui rapproche l’invisible du visible et vice versa [5]».

Dans son ouvrage Yoga-Sutra de Patanjali, livret de chant, Martin Neal offre à notre lecture la prière de Patanjali et le CD joint (n°2) invite à chanter à sa suite pour invoquer l’auteur des Yoga-Sutra.

« Yogena cittasya padena vâcâm

Malam sarîrasya ca vaidyakena I

Yopâkarottam pravaram munînâm

Patanjalim prânjali rânato’smi II

Âbâhu purusâkâram sankhacakrâsidhârinam I

Sahasra sirasam svetam pranamâmi patanjalim II

Srimate anantâya nâgarâjâya namo namah II »

Cette légende met en lumière l’apport et le but des Yoga-Sutra : par la puissance de la parole et de sa valeur sonore, par l’étude persévérante de celle-ci, il s’agit de mettre fin à la souffrance « dukkha » afin d’accéder à la libération « moksha ». Devenir un « Jivan Mukta », un éveillé vivant.

Hélène P.

[1] Verset 1 Prologue Evangile selon Jean (Nouveau Testament)

[2]Transcription d’une légende transmise par S. Ermeneux formatrice IFY

[3] IVème siècle avant notre ère

[4] Yoga-Sutra de Patanjali, M. Neal

[5] ibid