CARPE DIEM

Novembre mois du souvenir, des commémorations. Le jour de la Toussaint marque l’hommage à « tous les saints » suivi le lendemain par le jour des morts où nous célébrons les défunts, leur mémoire et perpétuons leur souvenir fleurissant les sépultures de chrysanthèmes ou de bruyères colorés.

Pourquoi aborder ici le thème de la mort ? Parce que la mort fait partie de la vie, de notre quotidien, de notre histoire. Elle imprègne toute culture, toute civilisation. L’inéluctabilité de la mort ne doit pourtant pas être désespérante. Comprendre et accepter notre finitude permet de ne plus y penser. Or, en Occident ce sujet reste encore tabou. Alors comment parler de la mort ?

Cet article propose d’aborder quelques représentations culturelles de celle-ci, les conceptions qu’en ont les différentes religions tout en accordant une attention particulière à l’hindouisme. Quant aux mots qui apaisent, qui soutiennent, c’est par la voix de Delphine Horvilleur qu’ils expriment l’acceptation et l’accompagnement de la peine de l’autre.

  • Thanatos et consorts

Disparition, trépas, décès : la mort recouvre de nombreuses désignations. Certaines tentent la mise à distance via la métaphore : « rendre l’âme », d’autres atténuent la douleur ressentie lors de la perte d’un être cher qui « nous a quittés ». L’euphémisme écartant un instant la brutale réalité.

Le mot « mort » a toujours effrayé l’Homme. Il y a dans sa formulation une forme de superstition : l’évoquer, c’est l’invoquer. C’est craindre de voir surgir la Faucheuse drapée de son large manteau noir, de sa cape, tenant en sa main osseuse la terrible faux.  C’est au dieu romain Saturne que nous devons l’emprunt de cet attribut représentant le temps qui passe, mais c’est au Moyen-Âge que la faux devient symbole de mort.

La personnification se retrouve déjà dans la Grèce antique où Thanatos, dieu de la mort est craint voire haï des hommes et des dieux. Grandes ailes, épée à la ceinture, brandissant une torche inversée signe de la vie qui s’éteint, autant de symboles qui en font l’ennemi des mortels. Mais à y regarder de plus près, le dieu est également affublé d’une urne et d’un papillon. L’urne servant à contenir les cendres des défunts – les grecs pratiquaient la crémation- et le papillon évoquant l’espoir d’une autre vie…

Dans la religion musulmane, l’Ange de la mort récupère l’âme du défunt au jour de son décès après que celle-ci ait subi « l’épreuve de la tombe » où elle est questionnée sur le Seigneur, son prophète et sa religion par deux anges : Mounkir et Nakir. L’Ange de la mort se montrera doux avec le bon croyant et sans pitié avec le mécréant dont il arrache l’âme[1].

En Inde, Yama dieu et juge des morts aurait lui-même fait l’expérience de la mort[2].Parfois représenté avec un visage bleu, une tête de buffle, il brandit un bâton, sorte de fémur surmonté d’un crâne d’une main et de l’autre, il tient un nœud coulant. Chevauchant un buffle, il se trouve à la porte des enfers où il considère les bonnes et mauvaises actions et décide du destin des mortels se présentant à lui.

Yama, Inde, Tibet

  •  Philosophie et religions

Platon, déjà se questionnait sur ce qu’est la mort. Dans le Phédon[3] il interroge sur l’attitude que doit avoir le philosophe devant le trépas. Dans ce dialogue, le lien entre le Corps et l’Âme est abordé et la mort en acte la séparation. Libérée de sa prison de chair, l’Âme peut rejoindre l’Eternité; domaine des philosophes.

Distinction Âme et Corps que l’on retrouve dans le Christianisme. L’âme est immortelle et doit faire face à un jugement qui la mènera soit au Paradis, soit aux Enfers. Le Purgatoire permet, quant à lui la purification de l’âme.

Il en va de même dans l’Islam où l’on retrouve cette séparation Âme et Corps. L’Homme ne disparait pas totalement ; il passe dans une autre vie et y sera soit récompensé (le paradis) soit puni (l’enfer). « L’éternité se mérite [..] mais la mort n’est pas une crainte. On est né et on sait qu’on va mourir »[4].

Quant au judaïsme, le terme « mita » désigne la mort. Seul le corps (gouf) disparait ; l’âme (néfesh) est éternelle : « l’éternité c’est le sens qu’on donne aux actions qu’on mène aujourd’hui et qui continueront à nous représenter »[5].Ce sont les commandements de la Torah qui définissent le poids de l’âme qui s’élèvera vers le ciel si les actions ont été bonnes ou errera sur terre, alourdie par le poids des péchés commis.

Mritya, la mort en hindi survient pour mieux reconduire un principe de vie ; elle ne s’oppose pas à la vie. Elle est un renouvellement perpétuel car sans destruction, il ne peut y avoir création comme le traduit si bien la danse cosmique de Shiva symbolisant la renaissance périodique du monde.

  •  Mort et tradition védique

La philosophie du yoga aborde le thème de la mort par la prise de conscience de l’impermanence des choses, ces changements « parinâma » (YSII-15) inéluctables que l’Homme doit apprendre à accepter. Elle nous aide à distinguer ce qui est de l’ordre de l’éphémère de ce qui ne l’est pas et notre corps physique est comme un vêtement que nous portons puis que nous quittons au moment de mourir. Nous sommes plus qu’un corps comme le souligne la Bhagavad Gita : « l’âme ne connait ni la naissance ni la mort. Vivante, elle ne cessera jamais d’être. Non née, immortelle, originelle, éternelle, elle n’eut jamais de commencement et jamais n’aura de fin. Elle ne meurt pas avec le corps [6]».

Il s’agit donc de modifier notre perception de la mort malgré le poids de la culture, à l’image de l’hindouisme où le décès est vécu comme une occasion de se libérer de l’état dans lequel nous sommes pour accéder à un autre, meilleur. Cependant, notre « karma », c’est-à-dire nos actions passées -bonnes ou mauvaises- impacte notre mort car il agit sur le « samsâra », le cycle de vie de notre âme. Notre sort sera différent selon un karma négatif ou positif. Dans le premier cas, un nouveau cycle d’incarnation nous attend sur Terre ou à un niveau inférieur alors que dans le second, notre âme pourra poursuivre sa vie comme une divinité sur une planète supérieure à la Terre, de l’ordre du céleste !

Toutefois, qu’il soit positif ou négatif, l’objectif est de détruire le cycle du samsâra c’est-à-dire de bénéficier d’un karma neutre permettant de trouver la libération, « moksha ». Cela se fait par étapes, sortes de rétractions graduelles. Quand la mort frappe, les facultés de perceptions et d’action se retirent dans le mental « manas » qui lui-même se replie dans le souffle vital « prâna ». Ce dernier se fond dans l’âme individuelle « jivâtman » qui devient l’objet de toutes les attentions. Ainsi, dans les rites funéraires, un soin tout particulier est apporté à la personne afin de ne perturber ni l’âme individuelle, ni son karma pour ne pas relancer un cycle d’incarnation. Le crâne du défunt -tourné vers le sud, direction des morts- est rasé afin que l’âme s’en échappe par le chakra couronne « sahasrara ». Elle est ensuite guidée vers la lumière par une petite bougie placée près du sommet de la tête.

Le corps, quant à lui est purifié, recouvert de fleurs avant la crémation et les cendres sont dispersées dans un cours d’eau. Le défunt est libéré !

  •  Les mots de la consolation

Les éclairages culturels, religieux instruisent mais ne peuvent apaiser car la perte d’un être cher est une douleur dont on ne sait comment se remettre : personne ne nous enseigne à vivre la mort. Douleur et deuil sont d’ailleurs issus du même verbe latin « dolere » souffrir. Cette souffrance que nous devons, selon Patanjali apprendre à éviter (YSII-16) est abordée dans l’ouvrage de Delphine Horvilleur, Vivre avec nos morts.[7]

L’oxymore qui compose le titre est assorti d’un sous-titre édifiant : Petit traité de consolation. Les 11 chapitres inspirés par des anonymes, parfois des proches qui lors de leur mort ou leur lien à la mort ont croisé le chemin de l’auteure dans sa fonction de rabbin, apportent un soulagement à la douleur, à la peine. Delphine Horvilleur accompagne avec bienveillance et écoute les vivants dans leur chagrin. Leurs interrogations restent parfois sans réponse ; tout ne peut être expliqué, justifié car tout n’est pas juste.

L’auteure guide son lecteur, croyant ou pas et l’aide à faire face, à accepter ce qui est inévitable par un tressage constant de trois fils narratifs : le conte, la réflexion et l’exégèse. S’ajoutent des incursions lexicales qui donnent à lire les mots sous un autre aspect. Ainsi, en hébreu le terme « H’ayim », la vie est un pluriel et n’existe pas au singulier. La langue offre la perspective de « plusieurs vies, non pas successives, mais tressées les unes aux autres, comme des fils qui se croisent tout au long de l’existence et attendent le dénouement pour se distinguer. En hébreu, nos vies font tapisserie, jusqu’à que nous puissions en défaire les nœuds en racontant nos histoires[8] ».De même, le cimetière « betrhaïm » se traduit par « maison des vivants » ; une façon de nommer qui fait que la mort n’a pas le dernier mot.

Vie et mort s’entremêlent tout au long des récits et il nous faut apprendre à accueillir nos fantômes personnels ; condition grâce à laquelle nous pourrons avancer en paix sur notre propre chemin.

Un ouvrage apaisant qui trouve « les mots pour le dire[9] » mêlant textes sacrés, histoires individuelles mais aussi humour. L’ensemble établit un lien entre les vivants et les morts, ce lien que l’on retrouve à la racine du mot Yoga « yug » ce qui unit, réunit. Comme le souligne joliment Delphine Horvilleur : « le rôle d’un conteur est de se tenir à la porte pour s’assurer qu’elle reste ouverte ».

 

La mort, la conscience de notre mortalité – memento mori – est vecteur de cohésion sociale, ne l’oublions pas. Elle nous permet de faire face lors de catastrophes car elle nous place dans l’action. Essayons dès lors de reconsidérer ce que son évocation provoque en nous. Les cultures, religions y voient un passage et non une finalité. Les différents récits que contient l’ouvrage de Delphine Horvilleur transcendent la mort en leçon de vie pour ceux qui restent car pour paraphraser Montaigne : « vivre, c’est apprendre à mourir ». Enfin, méditons sur cette parole du Dalaï Lama : « les hommes vivent comme s’ils n’allaient jamais mourir et ils meurent comme s’ils n’avaient jamais vécu ».

 Hélène P.

[1] D’après site dansnoscoeurs.fr

[2] D’après Ph.Swennen, Le dieu fou. Essai sur les origines de Siva et Dionysos ( éd.Kernos 2017)

[3] Platon, Phédon (dialogues de Platon, 36 avant JC)

[4] D’après entretien avec Ibrahim Alci, vice-président du conseil français du culte musulman (art.La Voix du Nord, 27/05/2020)

[5] D’après entretien avec Elie Dahan, grand rabbin de Lille (art.La Voix du Nord, 27/05/2020) & site dansnoscoeurs.fr

[6] Bhagavad- Gita (Ch.II, verset 20)

[7] D.Horvilleur, Vivre avec nos morts (Grasset, 2021)

[8] Ibid p.26

[9] Titre emprunté à Marie cardinal